Brisons nos chaines (extrait 2)

Chapitre 1 – Alexandre (suite)

Alexandre repoussa la porte étroite, appuya sur le vieil interrupteur à gâchette. La lumière chiche éclaira la petite pièce aux murs de pierres, au parquet de chêne non poli. Il enleva ses chaussettes pour sentir le bois rugueux sous ses pieds, s’avança vers le meuble où étaient rangés les instruments de son grand-père. Rien d’extravagant ou de sophistiqué : un fouet à l’ancienne au manche tressé et à la lanière de cuir souple, mais tranchante, un martinet à boules de plomb, une grosse chaîne lourde, une cravache et un battoir de lavandière. De quoi provoquer des douleurs diffuses ou aiguës en fonction de leur utilisation. 

Il déboutonna sa chemise, la disposa proprement sur l’antique fauteuil où son grand-père s’installait après l’avoir puni. 

Assis là, lui à ses pieds, le vieil homme lui enseignait les choses de la vie, de cette voix grave et rauque de fumeur de cigarettes roulées. Il lui avait appris le goût des belles œuvres, du savoir et de la maîtrise de soi ; un cadeau précieux dont Alexandre appréciait chaque jour la richesse. Ce qui aurait révulsé les autres représentait pour lui le seul chemin de vérité. 

Il dégrafa la ceinture de son pantalon, le retira et le plia avec soin pour le disposer sur le dossier du siège. Un sourire lui vint aux lèvres et il caressa avec tendresse le vieux cuir, une émotion à l’esprit. Perdre son grand-père avait été mille fois plus éprouvant que toutes les punitions endurées. Son aïeul avait été le seul à le comprendre, à le soutenir, à le guider. Chaque acte de sa vie était désormais dédié à honorer les préceptes de ce grand homme. 

Alexandre se détourna du fauteuil, attrapa le fouet d’une main ferme. 

La mèche claqua dans le silence de la petite pièce, entama son dos d’une longue balafre douloureuse. Il expira avec force sous la brûlure mordante, recommença, encore et encore, les yeux fermés. Vingt coups suffirent à atteindre cet état particulier où l’adrénaline le portait, le déconnectait de ses angoisses, apaisait ses doutes. Il se laissa glisser à genoux sur le sol rugueux, les mains crispées sur le manche tressé. Il respira profondément jusqu’à ce que son corps emmagasine la souffrance, l’apprivoise. Il souffla d’une large expiration, se redressa sur les talons, soupesa le bienfait de la punition. Pendant de longues minutes, il sonda son esprit, y chercha la plus infime trace de colère ou de rage, prêt à recommencer tant que le moindre relent de hargne perdure malgré la brutalité du châtiment. 

Les yeux fermés, il évalua le chemin parcouru depuis le premier « merci, monsieur » dont Alice l’avait salué au point qu’il en avait ressenti une excitation insolite. 

Qu’avait-elle de particulier pour le pousser dans des retranchements au point qu’il en perdait sa maîtrise ? 

La confiance qu’elle refusait de lui accorder représentait un camouflet que son orgueil supportait difficilement. Elle avait le pouvoir de le rendre fier comme Artaban, pour l’instant suivant l’agacer et pointer du doigt les défaillances de son enseignement. 

Alexandre soupira, se releva et essuya précautionneusement la mèche du fouet couverte de sang ; le seul qu’il prenait plaisir à faire couler pour contenter ses instincts sadiques. Il le rangea avec soin et récupéra ses vêtements. 

— Tu me manques, murmura-t-il, les yeux rivés sur le vieux fauteuil. 

Il sortit de la cache, éteignit la lumière et referma la porte doucement. Le silence de son appartement à peine entrecoupé par les bruits familiers de craquements de l’antique maison le réconforta. Un coup d’œil à l’horloge le rassura. 

Madeleine – malgré ses quatre-vingt-huit ans – était une couche-tard, au grand dam de son époux qui se couchait à l’heure des poules. 

Alexandre enfila son pantalon, se dirigea vers l’entrée et sortit. Quelques marches et il fut devant la porte de ses voisins du rez-de-chaussée. Il y frappa doucement, attentif aux bruits de l’intérieur. Un raclement, un pas menu lui signalèrent que la vieille femme avait une ouïe encore perçante. Les verrous tournèrent sur eux-mêmes et la clé finit de déverrouiller le battant qui s’ouvrit précautionneusement. 

— Alexandre ? murmura Madeleine d’une voix étonnée. Oh, mon petit ! s’exclama-t-elle en voyant sa tenue inhabituelle, signe pourtant qu’elle enregistra dans la seconde. Viens, lui prit-elle le bras pour le guider à l’intérieur. 

Elle le poussa d’une main légère vers la cuisine où elle alluma la lumière. Elle contempla le dos stigmatisé par les balafres sanguinolentes. Deux profondes cicatrices le couturaient, y dessinaient un Y comme le ferait un médecin légiste sur la poitrine d’un mort lors d’une autopsie. 

Alexandre la remercia d’un signe de tête. Il n’était pas besoin de mots entre eux. Depuis les premières fois où le fouet avait marqué sa peau, elle le soignait. Madeleine représentait une partie du remède, la douceur qu’aucune femme avant elle ne lui avait jamais accordée. Elle le grondait, le traitait d’idiot ou de soudard, mais patiemment, elle lui avait enseigné les méandres du psychisme féminin ; bien qu’en substances, elle expliquait qu’une femme personnifiait un puits sans fond et qu’aucun homme ne comprendrait jamais leur complexité abyssale, même avec la meilleure volonté du monde. 

— Que se passe-t-il ? se contenta-t-elle de lui demander en disposant le matériel nécessaire pour le soigner. 

Alexandre expira profondément, grimaça de la piqûre de l’alcool sur ses blessures.

Madeleine ne faisait jamais dans la dentelle lorsqu’elle s’occupait de lui.

« Tu veux avoir mal ? Alors, assume ! » lui disait-elle toujours avec une pointe de sadisme.  

Il se raconta, exprima ses doutes, ses déboires, Alice, tout ce qu’il avait espéré atteindre grâce à elle. Pendant une heure, il vida son sac, poussé par Madeleine à creuser encore plus profond jusqu’à ce qu’elle pose son verdict. 

— Cette femme est perdue, c’est certain. Que tu veuilles l’aider est le plus grand de tes défauts, mon petit. Mais, je crois que tu devrais t’abstenir. Son instabilité pourrait se retourner contre toi ou contre elle, ce qui s’avérerait plus dramatique. Tu as pris la bonne décision, même si…

Madeleine se tut, caressa d’une main douce la joue d’Alexandre, une lueur étrange dans le regard. 

— Même si ? 

— Même si tous les hommes sont des benêts ! Tu vas devoir trouver ton chemin tout seul, mon garçon. Prends la bonne décision. Pour toi ou pour elle. 

Alexandre hocha la tête, rassuré et conforté par la résolution envisagée depuis des heures. Il ne lui restait plus qu’à acheter le billet de retour d’Alice et cette histoire se clôturerait. 

Définitivement.

A suivre…

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